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Sondes Khalifa: Stop au "bourrage de crâne", place à "l'école de la créativité"

Sondes Khalifa: Stop au "bourrage de crâne", place à "l'école de la créativité"

Mai 11, 2016 / 0 commentaires
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Universitaire, enseignante à l'Institut des Hautes Etudes Commerciales de Sousse, Sondes Khribi Khalifa affirme avoir  "commencé à vivre après avoir terminé (ses) études".  Remettant en cause le système éducatif "de bourrage de crâne" en Tunisie, Sondes vient de publier son 3ème livre intitulé "Maman, je n'aime pas cette école".  Mais Sondes ne s'arrête pas là, et décide de mettre en pratique sa vision, en lançant "L'école de la créativité" inspirée du modèle finlandais, et dont l'inauguration est prévue le 29 mai. Interview.
 
Wajjahni: Sondes Khalifa, universitaire et auteur. Racontez-nous votre parcours.
 
Sondes Khalifa:  J'ai un parcours classique d'universitaire mais je suis surtout animée par une grande curiosité. J'ai commencé à "vivre" après avoir "terminé mes études". J'entends par vivre découvrir et lire des livres, et cela n'a été vraiment possible qu'après avoir fait le chemin qui était presque tout tracé pour moi, j'étais (malheureusement) bonne élève, et donc il fallait que je fasse médecine ou enseignante à l'université. Cela m'a fait perdre beaucoup de temps et d'énergie. 
Une fois "mes études terminées", c'était la délivrance! J'ai alors compris que je n'ai rien terminé, rien appris, autre que des théories mâchées par les professeurs qui me les ont transmises verticalement pour obtenir des notes et des diplômes. J'ai commencé à vivre donc quand j'ai commencé réellement à apprendre et à me détacher de tout ce qu'on m'a appris  pour le critiquer et évoluer. 
 
Wajjahni: Vous avez publié trois livres dans lesquels vous exposez votre vision de l'Education. Que reprochez-vous au système éducatif tunisien actuel?
 
Sondes Khalifa: Mon premier livre "Et toi ...qu'est-ce que tu sais faire?" était une tentative pour aider les jeunes victimes du système de bourrage de crâne à se reconstruire, à retrouver un projet de vie qui leur donne envie d'avancer et de construire quelque chose, et donc, entreprendre. Malheureusement, le système inhibe complètement l'initiative privée chez le jeune et lui inculque quelques techniques d'étude de marché ou de montage financier croyant que l'entrepreneuriat c'est cela. Il n'en n'est rien. L'échec du système est cuisant. L'entrepreneuriat part d'abord d'un mouvement interne, une vision et une envie de déployer son énergie dans un domaine donné. C'est ce mouvement interne qui va déclencher un apprentissage ciblé de connaissances réellement utiles pour l'individu à l'instant T.
 
J'ai aussi écrit "Ecoutez vos émotions" car tout part de ce gisement extraordinaire de potentiels qu'on appelle l'intelligence émotionnelle. Et je viens de sortir "Maman je n'aime pas CETTE école".
 
"Maman je n'aime pas CETTE école" est une phrase typique d'un enfant qu'on arrache à son rythme naturel d'apprentissage pour le mettre sur la chaîne de l'usine éducative moderne. J'utilise exprès le langage de l'organisation scientifique du travail car le modèle éducatif en place est calqué sur le modèle industriel avec lequel il est né.  Aujourd'hui les neurosciences nous apprennent beaucoup de choses qui bouleversent le modèle en place. Un enfant apprend mieux en jouant que sous la contrainte de la verticalité et des notes. Un enfant est un être unique avec un rythme unique, qu'il est totalement insensé de vouloir effacer pour faire du chaînage industriel continu. Ainsi la meilleure façon de tuer l'intelligence de l'enfant dans l’œuf et de fabriquer de la violence c'est de le maintenir assis derrière un pupitre des heures durant pour apprendre des choses par cœur.
 
 
Wajjahni: Dans votre dernier livre "Maman, je n'aime pas cette école",  vous écrivez: "Je connais tellement de "bons élèves" encore au chômage à 35 ans". La réussite à l'école ne vaut-elle plus rien? 
 
Sondes Khalifa: La réussite à l'école est un indicateur interne, comme on dit dans l'entreprise. Il n'est utile qu'à l'intérieur du système école, ou lycée ou université. Il est utile pour faire un mastère, passer un concours, etc. Mais je ne connais aucun chef d'entreprise qui se base sur le diplôme pour recruter une personne. Le diplôme est juste une clé pour obtenir un entretien d'embauche. Et encore ce n'est pas toujours valable. Moi pour mon école de la créativité j'ai refusé de recruter des détenteurs de diplômes de Mastères en Français qui n'ont aucune compétence à mes yeux, et j'ai pris des personnes "sans grands diplômes" mais avec plein d'énergie et de potentiels. Comme tout chef d'entreprise, j'ai besoin d'une personne qui donne une véritable valeur ajoutée.
 
Wajjahni:  L'école de la créativité; Cela veut dire quoi concrètement?
 
Sondes Khalifa: L'école de la créativité c'est une école où je vais essayer de mettre en pratique tout ce que j'ai écrit dans mes livres. Car je pense qu'il faut concrétiser. Souvent les gens me disent "On aime bien ce que vous dites, mais ce n'est pas facile dans la pratique vous savez...". L'étincelle est venue avec ce que je vivais au quotidien: mes enfants qui rentrent épuisés de l'école, épuisés et abrutis, violents et développant un comportement compétitif égoïste. J'ai vu les dégâts de l'approche Pavlovienne de l'éducation (punition-récompense), je ne pouvais pas les regarder sombrer les bras croisés. Devenir un gentil enfant égoïste et, qui ne cherche qu'à être premier de sa classe pour faire plaisir à sa maîtresse s'appelle aussi "sombrer" pour moi. Sombrer dans un modèle complètement utilitariste de l'apprentissage et qui fait qu'on n'apprend que parce qu'il y a une note (récompense). C'est pourquoi, nos concitoyens ne lisent pas beaucoup de livres, il faut l'avouer...et c'est la raison pour laquelle beaucoup de jeunes sont vite embrigadés par les extrémistes.
On va suivre le programme de l'Etat certes, mais on va appliquer une pédagogie différente, une pédagogie par le jeu. L'école de la créativité est vouée à développer la gamme large des intelligences de l'enfant, l'accompagner dans son rythme, éveiller son désir d'apprendre, accorder une grande place à l'expression corporelle, danse et musique, ancrer les valeurs de respect de l'autre et de toutes les formes de vie en commençant par la terre qui nous héberge. C'est un projet éducatif global qui inclut l'éducation alimentaire et qui vise à former des citoyens libres et "verts", comme l'économie qui s'annonce pour l'ère du post pétrole. 
 
Wajjahni: Après les livres et l'école, quels sont vos futurs projets?
 
Sondes Khalifa: Je porte le désir d'aller plus loin et lancer une université ouverte de la créativité, une structure où on apprend des choses utiles pour évoluer et pour augmenter son employabilité ou lancer un projet. Une structure ouverte qui accueille des individus de tout âge et qui soient animés par un projet de vie... Une structure où on choisit son cursus en fonction de ses besoins d'apprentissage et où le but n'est pas ce petit papier qu'on appelle diplôme (certificat de reconnaissance de dettes!) mais où le but est d'évoluer sur son chemin de vie. C'est pourquoi l'être humain, l'être "dans sa forme humaine", est sur terre, il est là pour créer. La vie est créativité. 
 

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