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Sehl Zargouni, DG de Microcred Tunisie : "Notre but est de servir les personnes exclues du système financier"

Sehl Zargouni, DG de Microcred Tunisie : "Notre but est de servir les personnes exclues du système financier"

par Lilia Blaise / fév 07, 2017 / 0 commentaires
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sehl zargouni

A 37 ans, Sehl Zargouni est directeur général de Microcred Tunisie, une institution de microfinance. Voué à être médecin, l’homme s’oriente finalement vers la finance et les mathématiques appliquées en France. Revenu en 2007 en Tunisie, en tant que consultant à Pricewaterhouse Coopers puis créé un cabinet de conseil, avant d'intègrer Microcred et de s’occuper du développement de Microcred en Tunisie qui a ouvert en 2014. Past Président et fondateur du Rotaract club et Président de l’Association des institutions de microfinance en Tunisie, Sehl Zargouni fait un état des lieux du secteur.
 
Depuis la révolution, beaucoup d’entreprises de microcrédit ont vu le jour comme Taysir, CFE, Advans, venant s’ajouter à celle qui avait une position de monopole depuis près de 20 ans, Enda. Pourquoi avez-vous lancé Microcred en Tunisie?
 
Nous avons décidé de nous développer en Tunisie premier pays dans le monde arabe. Notre objectif est d’ailleurs de développer le microcrédit dans d’autres pays de la région MENA. Nous venons d’adhérer au réseau Sanabel qui est le réseau des institutions de  microfinance dans les pays du monde arabe. Nous avons aussi soufflé l’idée pour l’organisation autour du salon de la microfinance organisé récemment à Tunis. Notre but est de faire changer les choses. En Tunisie, nous ne faisons pas de la microfinance mais seulement du microcrédit car la loi ne nous permet pas de faire autrement. Microcred est implanté dans dix autres pays où nous avons le droit de proposer des produits différents sauf avec la Chine et la Tunisie.
 
 
Quels sont vos clients cibles aujourd’hui?
 
Ce sont surtout la population non bancarisée, c’est-à-dire qui n’a pas de compte bancaire et cela représente 63% des Tunisiens. C’est à cause d’un manque de moyens mais aussi de confiance. L’un de mes clients, un vendeur de fruits et légumes, m’a raconté que la première fois qu’il est allé dans une banque pour ouvrir un compte, il avait des chaussures un peu sales et tout le monde l’a regardé de travers alors que c’est dû à son métier. Donc il a fait demi tour. Donc même pour les gens qui sont dans le secteur informel mais qui font l’effort comme lui d’aller dans les banques, cela ne marche pas toujours. Selon moi, il y a une barrière psychologique avec les banques ce qui n’est pas le cas pour la poste par exemple donc la majorité de nos clients ont un compte postal. Pour revenir à nos clients, notre but est de servir les personnes exclues du système financier dont essentiellement les jeunes ayant moins de 35 ans qui représentent  40% nos clients ce qui est très élevé par rapport à la moyenne du secteur. Le microcrédit est souvent la dernière solution pour financer leur projet. C’est pour cela que nous ouvrons des agences dans les zones défavorisées.
 
Que faites-vous pour les projets type “startup”?
 
Il y a eu une vraie éclosion de startups depuis la révolution, beaucoup de jeunes veulent avoir la liberté de construire leur propre projet. On le voit à Sfax qui est un vrai vivier de l’esprit entrepreneurial.
Nous par exemple, nous avons créé uniquement en Tunisie le produit startup au sein de Microcred, qui est fait uniquement pour les jeunes entre 18 et 35 ans qui veulent créer leur propre entreprise. Et on voit qu’il y a un vrai intérêt en Tunisie car les jeunes ne veulent plus être fonctionnaires, et il y a une vraie défiance face aux organismes qui pour eux, n’emploient plus. On voit de l’innovation dans leur projet.
Moi je conseille toujours de voir plus grand mais de commencer petit. La culture de l’échec est malheureusement assez répandue. Mais moi-même j’ai commencé par un échec, en ratant ma vocation en médecine, et j’en suis là maintenant. Donc l’entrepreneur doit apprendre à vivre avec l’échec.
 
Quelle force de proposition avez-vous dans la politique ou dans les ministères?
 
Nous allons travailler avec le ministère des Finances car c’est lui qui va proposer un texte de loi. Nous essayons de travailler avec lui sur le plan 2016-2020 sur la microfinance. Je pense que l’on peut aussi mettre en place des mesures rapidement. Comme par exemple sur l’augmentation des plafonds. Aujourd’hui, nous sommes plafonnés à 20 000 dinars, c’est dérisoire et cela n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Ce plafond a été fixé en 2011, avec depuis, une très haute inflation. Donc les 20 000 dinars de 2011 valent aujourd’hui 12 000 dinars. Le problème, c’est que nous en avons déjà parlé avec le Ministre et c’est rapidement modifiable mais dès qu’il y a un remaniement, il faut tout recommencer. Après, il y aussi les 250 millions de dinars qui ont été accordés par le gouvernement aux institutions de microfinance sauf que cela a ensuite bloqué au Parlement car nous avons en Tunisie deux sous secteurs, celui des institutions de microfinance (IMF SA) comme nous et celui des associations de microcrédit(AMC) dont la situation n’évolue pas et les 250 millions ont été accordés uniquement aux associations et non aux SA.
 
Comment vous financez-vous?
 
C’est l’un des grands enjeux. Nous nous refinançons à travers les banques locales et les bailleurs internationaux. (ndlr, Microcred a récemment obtenu un prêt de la BERD (Banque Européenne de Reconstruction et de développement) de 4 millions de dinars). Pour le prêt de la BERD, c’est le premier prêt en dinars ce qui est mieux puisque le grand risque pour les internationaux est la fluctuation du dinar. Nous avons aussi des banques actionnaires chez nous comme Amen Bank. Mais il nous faut encore 40 millions de dinars que nous ne pouvons pas trouver sur le marché local. Au delà de trois millions de dinars pour des prêts étrangers, il faut faire une demande écrite à la banque centrale et cela prend souvent cinq mois à être débloqué. La liquidité pour nous est donc un vrai challenge.
 
 
Les organisations de microcrédit ont été accusées parfois d’avoir un effet pervers, à savoir générer du surendettement, comment faites-vous dans votre cas?
 
Nous avons un système pour évaluer la capacité du client à rembourser ou non un prêt. On donne le montant adéquat au client une fois que nous avons visité son lieu d’activité et son domicile. S’il contracte un prêt chez une autre institution de microfinance de 5 000 dinars, nous ne pouvons donner que 15 000 dinars, l’engagement est plafonné à 20 000 dinars, entre toutes les institutions de microfinance. Ensuite il faut que le prêt soit productif pour créer de l’emploi. La moyenne nationale est de 5 crédits pour un emploi. Nous avons accordé près de 10 000 crédits aujourd’hui donc 2000 emplois ont été créés. Et nous, quand nous créons des agences en région, nous recrutons aussi dans ces régions.

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