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Kahena ou comment créer une marque avec peu de moyens

Kahena ou comment créer une marque avec peu de moyens

par Lilia Blaise / oct 11, 2016 / 0 commentaires
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kahena kollection

Depuis mars 2016, les motifs chatoyants des tapis et kilims transformés en pochettes et sacs de la marque tunisienne Kahena ont pris d’assaut les réseaux sociaux. Derrière cette toute jeune marque encore en démarrage, se cache deux jeunes filles, Manel Tebaï, 27 ans et Wejden Zammit, 26 ans, qui ont l’envie de réussir. Rencontre avec Menel, l’une des deux créatrices.
 
Vous avez une formation d’architecte d’Intérieur et votre partenaire, Wejden Zammit a une license de chimie, comment vous êtes vous rencontrées et surtout d’où est venue votre envie de travailler dans la mode?
 
Menel Tebai: Moi c’était un un rêve d’enfant et puis je n’arrivais pas vraiment à trouver ma voie dans l’architecture d’Intérieur, du coup je me suis lancée dans une formation au centre sectoriel de l’habillement et du textile , qui est un héritage de Ben Ali (ancien régime, ndlr) mais qui fonctionne bien. C’est 36 dinars par an avec des professionnels pour deux ans et demi de formation et c’est très pratique comme apprentissage. Pour Wejden, c’était normal qu’elle soit attirée par la mode car sa mère est styliste donc elle a toujours baigné dans les tissus et la couture. Nous nous sommes connues au Centre et nous nous sommes rendues compte que nous étions complémentaires. J’ai plus la veine stylisme et Wejden, le côté modéliste, et surtout une compétence de couturière professionnelle.
 
Comment vous est venue l’idée de Kahena?
 
Menel Tebai: A la fois sur un coup de tête mais une idée qui avait mûri depuis quelques temps. Nous étions dans un concept store à Tunis et on se moquait de certaines pochettes tunisiennes mais dont la qualité laissait à désirer. Moi, j’avais fait toute seule il y a quatre ans, des pochettes à partir de tapis récupérés de chez ma grand-mère. Du coup nous nous sommes dits pourquoi ne pas proposer des pochettes handmade, de qualité et originales? Nous avons commencé à récupérer de vieux tapis dont les gens ne voulaient plus, ce sont surtout avec des motifs berbères, traditionnels et toutes les couleurs qui vont avec. Et le nom de Kahena est lié à l’histoire de la reine berbère et féministe qui a participé à la conquête de l’Afrique du Nord. Nous voulions vraiment une marque qui soit en accord avec le pays mais aussi le Maghreb étant donné que Kahena a régné aussi sur le Maroc et l’Algérie. D’ailleurs, à terme, l’idée est d’arriver à s’agrandir pour récupérer aussi des tapis traditionnels marocains et algériens et en faire également des créations .
 
crédit: Page Facebook de Kahena Kollection
 
Avez-vous accès à des fournisseurs ou tout passe par la récupération?
 
Menel Tebai: Dans chaque pochette et sac, nous mettons une matière noble en doublant avec de la soie sauvage par exemple, ou les pompons que l’on ajoute ou les renforts en cuir, pour cela nous faisons appels à des fournisseurs. Pour les tapis, nous sillonnons les régions de la Tunisie et nous allons chez l’habitant. C’est intéressant car chaque tapis porte l’histoire et la couleur de la région. Au Sud, vous aurez des tons ocres, marrons tandis qu’à Sejnane ou Mahdia, ce sera plus coloré. Chaque pièce à une âme. Kahena, c’est du fait main mais c’est aussi lié à un patrimoine qui disparaît car souvent, ces tapis sont jetés ou sont remplacés au profit de tapis neufs ou industriels.
 
Comment avez-vous fait financièrement? Avez-vous eu recours à des aides, un prêt bancaire, une levée de fond à la manière des jeunes entrepreneurs d’aujourd’hui? 
 
Menel Tebai: Non, tout s’est fait grâce à nos économies et nos parents qui nous ont un peu aidées au début. L’avantage c’est que Wejden, par exemple, coud déjà très bien et avait deux machines de professionnel chez elle donc nous n’avons même pas eu besoin de faire appel à des services de sous-traitance ou autre. Pour la distribution, nous avons tout fait via les réseaux sociaux, pages Instagram et Facebook, et ensuite le bouche à oreille, d’expositions en évènements, nous avons pu vendre dans le concept store Cottoncake aux Berges du Lac et c’est aussi via les réseaux sociaux qu’une boutique équitable en Bretagne en France nous a contactées pour vendre nos produits. On peut pas dire que nous faisons pour l’instant des bénéfices sur nos ventes mais ce n’est que le début et nous ne perdons pas d’argent, tout est réinvesti dans les créations.
 
Kahena Kollection à Cottoncake
 
Vous avez aussi su vous diversifier avec une collection de vêtements, est-ce que la créativité est vraiment le plus de votre projet?
 
Menel Tebai: Oui, c’est vrai que pour les vêtements par exemple, nous avions fait ensemble des tuniques en Hayek, le tissu des sefsaris avec des rayures inspirées des meryoul Fedhila. Nous les avions portées lors de notre première vente de pochettes et vu que beaucoup nous demandaient d’où cela venait, nous en avons fait une petite collection, puis ensuite des tuniques en lin et d’autres inspirées des blouses grises djerbiennes, unisexes. Ensuite, nous avons utilisé la soie sauvage pour créer une collection de jupes avec des motifs faits par les artistes tunisiens de Tafarrod
 
Quelle leçon tirer de vos débuts?
 
Manel Tebai: Il ne faut pas se décourager même si vous n’avez pas les pistons ou l’argent pour accéder à la Fashion week de Tunis ou postuler à ESMOD. Notre formation est étatique et de qualité, le reste, c’est un bon partenariat entre deux filles qui se font confiance et ne se prennent pas trop au sérieux. Après, ce n’est pas facile, et nous avons vraiment l’ambition d’être une start-up avec une boutique et un développement sur le Maghreb. Pour l’instant, notre gamme de prix varie entre 60 et 300 dinars donc elle s’adresse plutôt à une niche. Il faut aussi travailler là-dessus car les gens pensent immédiatement récup donc vieux et abimé et ne voient pas l’intérêt de dépenser autant, alors que c’est tout le contraire. Le problème reste que malgré nos envies, nous manquons encore d'informations sur comment accéder aux levées de fonds pour de jeunes designers ou sur la façon d’obtenir des subventions. Cela reste encore beaucoup de la débrouillardise avec peu de moyens mais nous voulons montrer que c’est possible surtout quand il y a du talent et du travail derrière. Qui aurait cru il y a six mois que Kahena aurait son étiquette et logo imprimés sur chaque sac et pochette ainsi qu’une vitrine en France? 

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