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Badreddine Ouali: "Il faut du temps pour que l’écosystème entrepreneurial porte ses fruits"

Badreddine Ouali: "Il faut du temps pour que l’écosystème entrepreneurial porte ses fruits"

par Lilia Blaise / déc 20, 2016 / 0 commentaires
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badreddine ouali

Entrepreneur depuis plus de vingt ans, Badreddine Ouali, à la tête de Vermeg, une entreprise exportatrice de technologies et de systèmes d’information, représente une "success story" tunisienne. Des périodes difficiles sous Ben Ali aux rebondissements de la révolution, il nous raconte son parcours et ses leçons de vie. Interview.

 

Vous avez été très présent lors de la conférence Tunisia2020 sur l’investissement, aussi bien dans les panels que dans les coulisses, pourquoi était-ce important pour vous?

 

Badreddine Ouali: Il s’agissait de participer à l’effort collectif. On a demandé à Vermeg de venir témoigner et c’était un honneur pour nous de le faire. La conférence était un succès dans le sens où la Tunisie a besoin d’argent pour ses projets et elle a rempli ses objectifs. Certains ont dit que ça manquait de culture ou de sport au niveau des projets proposés mais je trouve qu’il y a beaucoup de grincheux dans ce pays. Certains disent aussi “c’est quoi ce plan pour la Tunisie, il faut faire davantage d’études de faisabilité, etc.”, en ressortant souvent des études datant de l’ère Ben Ali. Je ne suis pas d’accord, on en aurait encore pour cinq ans, et qu’est-ce que l’on fait pendant ce temps là? Il faut agir maintenant.

 

Vous avez parlé dans vos thématiques de la jeunesse au chômage, des cerveaux qui étaient employés par des entreprises étrangères faute de pouvoir être exploités en Tunisie. Pensez-vous que la dynamique entrepreneuriale en cours dans le pays puisse changer la donne aujourd’hui?

 

Badreddine Ouali: La vie n’est pas blanche ou noire. Il y a eu sur les dernières décennies, une grande vague d'embauche dans la fonction publique alors qu’au fond, 60 ans plus tôt, la Tunisie était beaucoup plus un pays d’entrepreneurs. Il n’y avait pas tant de fonctionnaires, et les Tunisiens travaillaient dans des petites et moyennes entreprises, souvent dans des structures privées. Aujourd’hui, la capacité de l’Etat à créer des emplois est arrivée à saturation, donc si l’on veut employer les gens, il y a différentes options: les migrations et le secteur privé avec ses différentes composantes. Et l’objectif reste de résorber le problème du chômage. Le choix n’est donc pas entre le privé et le public mais le secteur privé doit jouer un rôle plus important qu’avant. C’est vrai que l’on ne peut pas tout changer d’un coup. Il y a beaucoup plus d’initiatives individuelles qu’il y a 5 ou 10 ans: des ONGs, des fonds étrangers, des fonds locaux, des universités avec des chaires d’entreprenariat donc oui, la dynamique entrepreneuriale est une bonne chose mais il faut du temps pour que l’écosystème s’installe et porte ses fruits.

Cela fait près de vingt ans que vous êtes entrepreneur et à la tête de Vermeg depuis 2002. Quel bilan faites vous de votre parcours?

Badreddine Ouali: Je déteste les bilans car dès que vous vous attachez trop à des objectifs, cela devient parfois contraignant et peut vous empêcher d’avancer ou de vous adapter. La planification ne doit pas être prise au pied de la lettre, elle permet de se référer à un plan et de réajuster mais c’est un outil de travail, cela ne doit pas être un outil de bonheur. Autrement dit, ce ne sont pas les variations de votre chiffre d’affaires en fonction des objectifs que vous vous étiez fixés qui doivent déterminer votre épanouissement. Ce qui est important, c’est de se battre tous les jours et d’avoir des idées. La réussite d’un plan, si on fait le bilan, est utile mais ce n’est pas l’essentiel pour moi.

Vous vouliez faire de Vermeg le leader sur le marché européen, qu’est-ce qui a changé pour vous depuis la révolution?

 

Badreddine Ouali: En tant qu’entreprise, les suites de la révolution comme les attentats ont fait que la Tunisie a été perçue plus négativement, et c’était donc une difficulté pour nos clients qui craignaient les interruptions de livraison à cause de la situation instable du pays. Mais nous devons apprendre à vivre avec cela pour les quinze prochaines années. Le sort de la Libye est loin d’être fixé et reste encore très fragile. Mais il n’y a pas que la Libye, il y a eu aussi In Amenas en Algérie et la guerre au Mali, donc en tant qu’entreprise, nous devons faire face à cela. Nous communiquons sur ces questions sécuritaires, nous mettons en avant le partenariat avec l’Algérie pour la sécurisation de frontières, et nous avons des équipes en dehors de la Tunisie pour aussi rassurer le client en cas de lock-out.

 

Vous avez commencé votre première entreprise tout en bas de l’échelle, qu’est-ce qui a motivé votre désir d’entreprendre pendant toutes ces années?

 

Badreddine Ouali: Je n’avais pas du tout le désir d’entreprendre. En 1991, j’étais en charge de la France dans un groupe européen d'édition de logiciels. La crise financière ainsi que le ralentissement de la croissance bloquaient un peu le processus. J’avais proposé à l’époque d’aller dans les pays émergents, source de croissance selon moi, avec des technologies plus “user-friendly”. L’actionnaire n’a pas voulu, nous sommes entrés en conflit et je me suis fais licencier. Je me suis alors lancé tout seul dans ce que j’avais proposé à mon entreprise, j’avais le réseau de contacts et je pouvais prospecter au Maghreb. J’ai créé BFI qui duré dix ans. Les difficultés avec le régime Ben Ali sont arrivées beaucoup plus tard. C’était les mêmes que pour tout le monde. Dès qu’une entreprise prenait de l’ampleur, l’entourage du président se sentait obligé de venir “contribuer” à cet essor et d’en récolter une rétribution. Je n’ai pas joué le jeu et je me suis retrouvé avec une impossibilité d’être accepté dans tous les appels d’offres auxquels mon entreprise participait, et des contrôles (fiscal et de CNSS) à n’en plus finir. Le business s'est bloqué, du coup j’ai créé Vermeg en travaillant seulement sur des marchés étrangers et en devenant totalement exportateur pour éviter tout cela.

 

Au regard de votre expérience, qu’est-ce qui peut bloquer un entrepreneur tunisien aujourd’hui?

 

Badreddine Ouali: Selon moi, ce ne sont pas vraiment les lenteurs et les lourdeurs des procédures administratives. Je trouve qu’il y en a partout dans le monde, ce n’est pas propre à la Tunisie. Les deux obstacles pour les jeunes entrepreneurs reste la croissance économique actuelle qui est très faible donc quelque soit vos difficultés, une croissance négative empêche une évolution des nouveaux marchés. Donc ceux qui créent leurs entreprises en Tunisie aujourd’hui sont méritants du fait de la déprime économique. L’autre point négatif, c’est la concurrence déloyale de l’économie parallèle qui a pris une place considérable. Ces deux impacts sur l’écosystème rendent les choses très difficiles pour les jeunes entrepreneurs, beaucoup plus, j’insiste sur ce point, que les obstacles administratifs donc il ne faut pas se tromper d’ennemi. Enfin, je pense qu’il n’y a pas de mauvaise période pour lancer des initiatives. Ce n’est pas parce que nous sommes en crise économique qu’il ne faut rien tenter.

 

Quels conseils pourriez-vous donner à un entrepreneur qui souhaite lancer sa start-up ici, en Tunisie, et non pas partir à l’étranger?

 

Badreddine Ouali: Je fais partie du Réseau Entreprendre avec lequel nous aidons entre 80 et 100 entreprises dans leur lancement tous les ans, dans tout le pays. Il y a une vraie dynamique et une volonté des jeunes. L’entreprenariat est lié au caractère des gens, la capacité à prendre des risques, le désir du challenge, l’expertise, la technicité, le sens commercial donc les personnalités jouent beaucoup de rôles dans cet écosystème. Le premier conseil que je donne, c’est surtout de bien réfléchir à ce que l’on veut faire. Ce n’est pas parce que tout le monde veut devenir médecin que la profession est faite pour vous. Et pour ceux qui veulent se lancer dans l'entreprenariat, je les encourage car c’est une vie merveilleuse pour ceux qui aiment ça.

 

Crédit photo: Sophia Baraket

 

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