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Akram Dhane, fondateur de Jasmine Hall : "Il fallait se lancer en Tunisie plutôt qu'ailleurs"

Akram Dhane, fondateur de Jasmine Hall : "Il fallait se lancer en Tunisie plutôt qu'ailleurs"

par Yasmine Chaouch / déc 04, 2015 / 0 commentaires
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Le concept de coworking se popularise peu à peu en Tunisie avec beaucoup de personnes qui optent pour le travail en freelance et le "hot desking". Akram Dhane est le fondateur de Jasmine Hall Coworking Space, un espace de travail partagé, à la décoration originale qui accueille démarré ses activités en mai 2015.  Interview.

Wajjahni: Quel était votre parcours avant Jasmine Hall ?

Akram Dhane: J'ai eu mon bac en 2002 en Tunisie avec une mention "Très Bien". J'ai ainsi réussi à avoir une bourse pour poursuivre mes études en France, où j'ai obtenu mon diplôme d'ingénieur de l'École Nationale Supérieure d'Arts et Métiers en 2007. J'ai commencé a travailler dans le domaine du conseil en informatique jusqu'en 2014. 

Wajjahni: Du conseil en informatique en France au lancement d'un espace de coworking en Tunisie, comment vous-est venue l'idée ?

Wajjahni: Ce que je voulais faire à la base, c'est le design et l'architecture. Mais je ne regrette pas d'avoir fait une école d'ingénieurs, ça m'a ouvert beaucoup de portes. Sauf que je me suis senti comme dans un moule, tout le monde est formaté de la même façon, tout le monde pense pareil, il n'y a pas d'innovation et j'ai rarement vu des personnes épanouies dans leur travail parmi mes collègues. Nous travaillons pour alimenter une machine industrielle et économique où l'être humain n'a pas l'occasion de s'exprimer.

Dès le début de mon expérience professionnelle, j'ai ressenti un grand mal-être et je voulais quitter tout ça,mais je ne savais pas trop ce que je voulais faire. Le choix de mon travail n'était pas vraiment voulu mais le secteur de l'informatique et de l'ingénierie est demandé sur le marché du travail. C'était un choix de "sécurité". J'avais aussi un petit faible pour Paris et je voulais travailler là bas.

Au bout de 8 années de bons et loyaux services dans l'ingénierie, je commençais à m'ennuyer. Je n'étais pas épanoui dans ce que je faisais. J'avais vraiment envie de quitter ce système pour faire quelque chose qui me correspondait plus. Un travail plus social où l'aspect humain y est valorisé. J'ai fait quelques petites tentatives pour me lancer dans l'entrepreneuriat, mais étant un étranger à Paris c'était très compliqué de se lancer, et je n'avais pas les moyens que je pourrais avoir ici en Tunisie. Dès que je commençais à parler d'une éventuelle startup il y avait beaucoup d'obstacles et de blocages notamment au niveau financier. C'était donc assez évident qu'il fallait se lancer en Tunisie plutôt qu'ailleurs. Et puis, je n'avais pas de famille en France, je voulais aussi rentrer en Tunisie.

En 2012 j'avais acheté les locaux de l'actuel Jasmine Hall au Centre urbain nord et je l'ai mis en location, mais je voyais du potentiel dans le bureau. Au début j'avais pensé lancer une sorte d'accélérateur ou de pépinière de startups mais je ne connaissais pas les rouages et je n'avais aucune idée sur l'écosystème entrepreneurial en Tunisie. Mais un jour , j'ai regardé un documentaire sur l'économie collaborative, le coworking et tout ce qui tournait autour de l'économie du partage et là c'était la révélation. J'avais tout de suite su que c'était ça mon projet. Je voulais quelque chose de convivial, de chaleureux et de joyeux, un endroit où les gens viennent travailler avec de la bonne humeur. J'insiste beaucoup là-dessus parce que j'ai vu beaucoup de personnes à la limite de la dépression, ils voulaient quitter leur travail mais ne pouvaient pas, car leurs conditions ne leur permettaient pas de se lancer dans un projet à cause d'un crédit à rembourser, des enfants à charge, etc.

Wajjahni: Vous avez donc quitté un emploi stable et une bonne situation...

Akram Dhane: Je pense que je me suis "sauvé" au bon moment. Je n'ai pas encore de grandes dépenses ni de grandes responsabilités, donc c'était le moment ou jamais de me lancer dans cette aventure. C'était surtout aussi parce que ce projet correspondait à mes valeurs et faisait partie d'un domaine dans lequel je voulais évoluer. J'ai donc quitté mon travail de l'époque en septembre 2014, et j'étais l'homme le plus heureux du monde le jour de ma démission parce que je fonçais vers mon projet personnel.

Je m'étais dit que je voulais faire un magnifique espace de coworking en Tunisie, j'étais très motivé et très excité. Je sentais que ça allait marcher et que les gens allaient en parler autour d'eux, je n'avais pas de doute. Avant de quitter mon travail j'avais pris un mois de congé et je suis rentré en Tunisie pour tâter un peu le terrain, je suis donc parti à la rencontre de Cogite (1er espace de coworking en Tunisie, ndlr) et l'expérience que j'ai eu chez eux était très positive, car avant de les rencontrer je n'étais pas totalement convaincu de mon idée. J'ai vu qu'il y avait un marché, que le concept de coworking existait, et que ça serait vraiment bien de voir un autre espace de coworking en Tunisie. Je voulais une autre thématique et un autre business plan, je n'allais pas les copier.

 

Wajjahni: Quel est donc le plus apporté par Jasmine Hall ?

Akram Dhane: Il n'y a pas de rapport client/fournisseur, c'est plus un rapport de collaboration. Les personnes qui travaillent ici (à Jasmine Hall, ndlr) sont plus des colocataires que des personnes qui viennent payer leurs redevances chaque mois. Il y a énormément d'échanges car il n'y a aucun intérêt à ce que les personnes qui viennent travailler ici soient chacune dans sa bulle, c'est là tout l'intérêt du coworking: créer cette ambiance communautaire où les gens collaborent et s'entraident. C'est ce que j'ai vu et ressenti à Cogite, et je m'étais dit que ça serait formidable si j'arrivais a créer une ambiance similaire. Ça sera peut être un phénomène de mode et d'autres personnes vont ouvrir des espaces de coworking par la suite. Je trouve que c'est très positif pour l'économie car ça va de pair avec la transformation du monde du travail. En effet, il y a de plus en plus de gens qui décident de se lancer dans le freelance et de travailler en indépendant, et toutes ces personnes ont besoin d'un endroit pour travailler. 

Ce que j'ai constaté dans les autres espaces de coworking que j'ai visité à Lisbonne, en Angleterre et à Paris, c'est qu'il y a une volonté de partage chez les "co-workers". Quel que soit leur profil (freelance, indépendant, startup, etc.) personne n'a envie de rester cloitré chez lui. Il y a ce plaisir à travailler avec les autres sans pour autant perdre sa liberté, chacun garde son indépendance. 

Wajjahni: Vous vous êtes lancés seul ?

Akram Dhane: J'ai commencé seul. J'aurais bien aimé avoir un co-fondateur, mais je n'ai trouvé personne qui partageait ma vision, et surtout le fait de créer un espace avec cette décoration! Je voulais un endroit unique en son genre. Ma famille et ma fiancée m'ont énormément soutenu dans mon initiative. J'ai travaillé avec une décoratrice pour créer une ambiance colorée et vitaminée. Je ne voulais pas donner l'impression d'un espace de travail, un bureau froid comme on a l'habitude de voir. Je voulais quelque chose en totale contradiction avec les bureaux standards et j'avais en tête une ambiance zen. J'ai rencontré une décoratrice, Sonia Achour, qui a parfaitement compris le concept et traduit ce que je voulais faire. C'est elle qui a crée l'âme de Jasmin Hall. 

Wajjahni: Depuis quand Jasmine Hall accueille-t-il des coworkers ? Et comment était votre communication pour le faire connaître?

Akram Dhane: Les travaux de rénovation ont commencé en janvier 2015 et ils ont duré jusqu'en avril 2015. Nous avions fait une semaine de test à la mi-mai et l'ouverture officielle a eu lieu le 23 mai 2015 avec Monsieur Noomene Fehri, ministre des TIC, qui avait fait une petite danse ici. Sa vidéo avait beaucoup tourné sur les réseaux sociaux et c'était très bon pour notre visibilité. Nous avions lancé une campagne de mailing et beaucoup de personnes se sont inscrites très rapidement. En l'espace d'une heure, nous étions complets et nous avions rempli les 30 places, nous avions publié les photos de la décoration sur les réseaux sociaux et ça nous a fait beaucoup de publicité. J'étais sur un petit nuage suite à ce succès lors du démarrage.

 

 

Wajjahni: Est ce que le concept marche aujourd'hui?

Akram Dhane: Le premier mois était assez correct avec beaucoup de personnes qui venaient, mais il y a eu une cassure durant le mois de Ramadan. Dès le premier jour (du mois de Ramadan, ndlr) il n'y avait plus personne, c'était très démoralisant. L'activité a doucement repris depuis mais ce n'est pas comme au début. C'est là les sensations extrèmes qu'un entrepreneur vit, ce n'est pas toujours rose. Il n'y a jamais de routine et les jours ne se ressemblent pas. Le jour où il y a un nouveau coworker c'est un jour heureux, le jour où l'activité rame et où l'on reçoit les factures, ça l'est beaucoup moins. Mais c'est une belle aventure. Parfois c'est très fatigant d'être stressé et de ne pas savoir où on va, mais il ne faut jamais laisser tomber même si c'est difficile. Il faut toujours garder le moral car il y a des jours avec et des jours sans.

Wajjahni: Vous organisez beaucoup d'événements, est ce que ça aide à populariser le concept de coworking ?

Akram Dhane: Les événements organisés par Jasmine Hall sont le meilleur moyen de communication pour faire parler de nous et pour ramener des gens ici. Nous avons plusieurs ateliers par mois et beaucoup de spécialistes qui viennent rencontrer les coworkers et les invités. Nous espérons convertir ces derniers, qui viennent de simples spectateurs, à des coworkers!

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